Le blogde Chapal & Panoz

Kindle et typographie, de la méconnaissance à l’incohérence

La typographie est le point faible de Kindle. L’ancien format, mobi 7, a longtemps été trainé comme un énorme boulet. KF8, le nouveau format, s’est fait attendre très longtemps. Son déploiement complet a par ailleurs pris plusieurs mois, ce qui a bien embêté les développeurs. En outre, il est très loin de régler tous les problèmes de l’archaïsme qu’il remplace.

Certes, en matière de design, Kindle Format 8 permet quelques fantaisies : bordures, images de fond, lettrines ou ombres portées sont désormais possibles. Notons également que les marges sont enfin gérées correctement… Mais devil is in the detail1, comme aiment à le dire nos amis anglo-saxons, et l’on ne peut pas dire qu’Amazon excelle dans le soin apporté aux détails. De fait, les développeurs Amazon accumulent les erreurs grossières depuis un certain temps. Plus grave encore, il ne semble pas y avoir de ligne commune entre les différentes équipes de développement.

À la base, Amazon est un revendeur, il n’avait donc pas vocation à créer une expérience typographique parfaite. Aujourd’hui, Amazon est le leader du livre numérique et conditionne en grande partie l’expérience qui lui est associée. Autrement dit, s’il est médiocre dans un domaine, alors la perception d’une grande partie des utilisateurs — voire même non-utilisateurs — sera mauvaise sur ce point particulier. Le format Mobi 6 a instauré l’idée que le texte devait être une version dégradée du texte, Mobi 7 l’a perpétuée en exigeant un formatage le plus simpliste possible, KF8 nous fait croire aujourd’hui qu’il est impossible de soigner la typographie du livre numérique comme elle devrait l’être. Le tout ne tient pourtant qu’à des choix discutables des développeurs Kindle.

Oublions le fiasco des apps Kindle modifiées en urgence car les marges extérieures avaient tout bonnement été sabotées — ce qui donna l’occasion à quelques designers web de donner une leçon de lisibilité aux développeurs Kindle, censés être payés pour savoir ce genre de choses. Après tout, la réponse a été rapide et il n’y a plus de problème aujourd’hui.

Intéressons-nous plutôt à ce choix arbitraire de justifier le texte sans divisions (ou coupures de mots en fin de ligne, le terme « césure » étant réservé à la poésie). Certes, la justification fait « plus » livre. Et il est également vrai que beaucoup de lecteurs n’aiment pas les coupures de mots en fin de ligne. Mais la justification du texte se décrit généralement comme le compromis entre la coupure de mots et l’approche de groupe (les espaces entre les mots). Le système mis en place sur Kindle se veut avancé : si l’espace entre les mots est vraiment trop important, alors le moteur de rendu en distribuera un peu en fin de ligne. En théorie, cette méthode pourrait fonctionner. En pratique, c’est une catastrophe une fois sur deux. Les liseuses et tablettes Kindle ne disposant pas de moteur de divisions, au contraire des apps Kindle (desktop et mobile), il faudrait donc privilégier l’alignement du texte à gauche pour un meilleur confort.

Nous ne parlons pas d’un choix discutable, nous parlons du non-respect d’une règle typographique de base et de bricolage afin de privilégier l’esthétique plutôt que le confort de lecture. Et le plus grave, c’est de ne pas proposer au lecteur d’aligner à gauche s’il le souhaite. Bizarrement, la liseuse du navigateur web de Kindle Fire offre à l’utilisateur d’imposer l’alignement qu’il préfère… Pourquoi laisser le choix ici ?

En réalité, à lire les guidelines Kindle, nous allons de surprise en surprise. Par exemple, les interlignes de moins d’1.2 em ne sont pas prises en compte parce qu’elles foutent en l’air la pagination. Sauf que l’interligne définie par le développeur n’est pas prise en compte par les liseuses… alors qu’elle l’est par les tablettes et apps. Si la police utilisée par le lecteur fait partie de la sélection d’Amazon, je n’y vois rien de mal — encore qu’Amazon arrive aussi à foirer ça, une interligne à tout faire étant imposée dans tous les cas2. Si le lecteur utilise les polices éditeurs, j’y vois par contre un très gros problème puisque c’est la dynamique du texte, le gris typographique et potentiellement le contraste qui sont compromis. Notez que seules les liseuses permettent à l’utilisateur de régler l’interligne (trois bien pauvres réglages sont disponibles). Les tablettes ne permettent que de régler les marges.

En ce qui concerne ces polices de caractères intégrées, d’ailleurs, il n’est pas possible de les désactiver avec les tablettes et les apps Kindle. Pourtant, les liseuses Kindle le permettent. Heureusement que les tablettes disposent d’écrans HD et que le rendu des polices en bénéficie, surtout que nous pouvions craindre le pire tant le rendu des polices peut se révéler catastrophique sur liseuses. Remarquons une Nième fois qu’il n’y a pas de standardisation dans l’écosystème : les apps Kindle PC et Mac ne proposent pas au lecteur de choisir une police, les apps mobile en proposent 4, les liseuses non éclairées proposent Caecilia et ses dérivés, Paperwhite et les tablettes Fire en proposent 6 — les développeurs Kindle ayant réalisé l’exploit de ne pas sélectionner les mêmes3.

Pour résumer, voici un petit tableau comparatif qui vous permettra de vous rendre compte des incohérences de l’écosystème Kindle.

Service Choix de Police (Dés)activation Police intégrée Réglage de marge Réglage de l’interligne
Kindle Oui/3 Oui Non Oui
Paperwhite Oui/6 Oui Oui Non
Fire Oui/6 Non Oui Non
Apps desktop Non Non Non Non
Apps mobile Oui/5 Non Oui Non
Cloud reader Non Non Oui Non
Service Alignement du texte Mots par ligne Coupure des mots
Kindle Non Oui Non
Paperwhite Non Non Non
Fire liseuse web Non Non
Apps desktop Non Oui Oui
Apps mobile Non Non Oui
Cloud reader Non Non Oui

En conclusion, la typographie sur Kindle ne souffre pas que de l’incapacité des diverses solutions de lecture proposées par Amazon, mais aussi par les choix de ses développeurs et leur manque de communication. Il est tout de même incroyable qu’un écosystème basé sur un format propriétaire soit aussi — pardonnez-moi l’expression — bordélique. Il y a beaucoup trop de différences de fonctionnalités, de réglages utilisateurs (de base !) et d’interprétation du code entre liseuses, tablettes et apps. En absence d’un écosystème cohérent et irréprochable, je ne vois pas comment Amazon peut attendre des éditeurs qu’ils fassent l’effort de lui fournir des fichiers « zéro défaut ».

Si c’est ça la good user experience tant vantée dans les guidelines Kindle — Amazon allant même jusqu’à s’accorder le droit de retirer un livre de la vente s’il juge les marges des paragraphes incorrectes —, alors cette expérience ne vaut pas grand-chose…

 

* * *

  1. Utilisé pour signifier que les petites choses auxquelles on ne porte pas attention peuvent causer d’énormes problèmes ensuite.
  2. Une interligne par défaut de 1.5 em a été choisie, elle n’est pas réajustée en fonction de la police sélectionnée par le lecteur ou de son « orientation de lecture » (paysage ou portrait).
  3. Ce qui n’est pas un mal en soi, différence de rendus eInk et LCD HD des polices oblige, mais le choix des polices système est plus que discutable.