Le blogde Chapal & Panoz

Le livre numérique est aussi une expérience utilisateur

Le livre numérique s’inscrit dans une interface utilisateur prévue par le fabricant ou les développeurs de l’application ou du service de lecture. En d’autres termes, les lecteurs sont habitués à cette interface et, quand il y a besoin d’offrir des fonctionnalités propres à un livre, il faut le prendre en considération sous peine de ruiner l’expérience utilisateur. Il ne faut donc pas seulement penser qu’à la technique, mais également à l’expérience d’utilisation que ce livre offre aux lecteurs.

L’expérience utilisateur d’un livre numérique ne s’applique pas forcément qu’aux livres enrichis. Même pour les livres à la mise en pages simple, il faut faire attention à quelques petits détails qui, s’ils ne font pas l’objet d’un soin particulier, peuvent dégrader l’expérience de lecture. Le livre numérique, ce sont des nouvelles contraintes à prendre en compte, et il ne faut pas les ignorer si nous voulons construire un Livre Numérique de qualité.

Quand on néglige de petits détails qui ont une grande importance

Même pour des livres simples, il faut faire très attention.

Prenons les appels de notes par exemple. Ils sont typiquement affichés en exposant, dans une taille de caractères souvent plus petite que le corps du texte. L’idée ici est d’indiquer visuellement l’appel de notes sans qu’il ne constitue un parasite dans le flux de lecture. Or, tout le problème réside dans le fait que présentés de cette manière, les appels de notes deviennent très difficilement accessibles sur certains appareils (liseuses tactiles bien souvent). Parce que le lecteur devra s’y reprendre à plusieurs fois pour activer ces appels de notes (et accéder ainsi directement à la note en elle-même), son expérience se dégradera. Et s’il doit s’y reprendre vraiment trop de fois, alors il ignorera tout simplement ces notes de bas de page, ce qui pourra avoir un impact négatif sur sa compréhension du texte.

Il faut donc adapter ces appels de notes afin de trouver un bon compromis entre lisibilité et expérience d’utilisation.

Faire exactement comme cela en numérique, c’est s’assurer que les utilisateurs de liseuses vont se retrouver en pleine galère.

Autre exemple : Apple permet de forcer l’orientation (portrait ou paysage) en rajoutant simplement une petite ligne dans un fichier contenu dans le livre numérique. Or il se peut que cette possibilité soit utilisée à mauvais escient, consciemment ou non, et parasite ainsi l’expérience utilisateur. Retirez une fonctionnalité de base — presque jugée comme essentielle — à l’utilisateur et entendez-le hurler de mécontentement. Si cette possibilité de forcer l’orientation tient sur des arguments faibles (purement esthétiques par exemple), alors il ne faut pas se le permettre.

Quand le contenu devient une interface

Pour certains ouvrages, construire une interface interne peut être utile. On peut notamment penser à des guides, à des manuels et plus généralement, à la non-fiction.

On pourra pleinement profiter du numérique pour offrir une navigation riche : index et table des matières pointant directement au contenu, section qui renvoie à une autre, etc. Là aussi, penser l’expérience utilisateur est vital. Ce qui fonctionne pour une publication papier ne fonctionne pas forcément, ou tout du moins ne fonctionne pas de manière optimale, pour un livre numérique.

Comment intégrer la navigation et comment inviter l’utilisateur à en faire usage ? Comment indiquer les différentes possibilités et comment les distinguer ? Comment les rendre compréhensibles et naturelles afin qu’elle deviennent une seconde nature pour l’utilisateur ? Comment optimiser le système de navigation, sachant que tout peut se jouer à une simple marge ou une taille de caractères trop petite ? Tant de problématiques qui doivent faire l’objet d’un soin particulier. Si le système n’est pas bien pensé, alors il devient inutile et donc parasite : l’utilisateur doit prendre en considération un système dont il n’actionne pas — ou plus — les mécanismes lors de la lecture… dans le but de l’ignorer.

Mine de rien, les « repères » dans cette mise en pages peuvent devenir des chemins (hyperliens) en numérique.

Observons le web, rendons-nous compte de l’importance de ce concept de contenu servant d’interface. Des photographies peuvent servir de table des matières, invitant l’utilisateur à consulter tel ou tel article par l’interprétation et/ou le ressenti. Les pages d’accueil de blogs sont autant de tables des matières chronologiques qui permettent d’accéder aux différents articles. Les nuages de mots-clés peuvent être vus comme des index minimalistes. Et ainsi de suite.

Quand de nouvelles fonctionnalités sont ajoutées

Sont ici concernés les livres numériques qui ajoutent des fonctionnalités que les applications et services de lecture ne proposent pas par défaut, typiquement avec du javascript. Le sujet est particulièrement complexe puisque dans bien des cas, ces fonctionnalités peuvent être considérées comme des sortes de hacks, des modifications substantielles dans les usages prévus à la base. Ces fonctionnalités ajoutées peuvent donc interagir avec les fonctionnalités connues par les utilisateurs, et malencontreusement créer de nouveaux parasites. Cela ne concerne que peu de services et appareils de lecture pour le moment, dont les produits mobiles Apple depuis quasiment leurs tout débuts.

Or, s’il y a bien une chose qu’Apple nous a appris ces dix dernières années, c’est que l’innovation ne réside pas forcément dans la fonctionnalité, mais aussi — et surtout — dans son exécution. Si l’exécution est mauvaise, alors l’expérience utilisateur est mauvaise et personne n’utilise cette fonctionnalité.

Tout le problème d’iBooks est qu’il est particulièrement sensible aux interactions malheureuses. En ajoutant une fonction x qui nécessite un tap à l’écran, alors les menus de l’application peuvent apparaître malencontreusement. Multipliez la fréquence de cette fonction x et vous vous retrouvez avec un beau parasite (l’apparition et la disparition régulière des menus de l’application) qui peut faire naître quelques frustrations. Si vous ne testez pas comment cette fonction x interagit avec les fonctionnalités de base de l’application (réglages typo, surlignage, etc.), vous pouvez vous retrouver avec un environnement dans lequel l’utilisateur perd ses repères et doit batailler, très très loin du confort de lecture qui lui est dû.

Imaginez une fonctionnalité mal intégrée à l’interface d’iBooks. Vous vous retrouverez avec ce genre de parasite : des menus clignotants qui attirent l’attention et qu’il faut sans cesse désactiver.

Faut-il s’interdire ces fonctionnalités ajoutées parce qu’elles dégradent l’expérience de lecture ? Peut-être pas… selon leur plus-value, bien évidemment. Mais en tout cas, il faut absolument tenter de les rendre les plus compatibles possibles avec les fonctionnalités de base, celles auxquelles les lecteurs sont habitués. En d’autres termes, il faut qu’elles dégradent le moins possible l’expérience de lecture normale des lecteurs.

Tout le problème réside dans le fait que les innovations techniques font naître une sorte d’euphorie : les développeurs souhaitent l’intégrer parce que c’est une innovation technique, les lecteurs offrent de très bons retours juste après avoir essayé. Mais sur le long terme, après avoir expérimenté les innovations en pratique (normale), les vrais problèmes ressortent et les développeurs n’ont pas forcément les retours les plus justes pour les améliorer. Si l’exécution est trop mauvaise, il se peut même que des lecteurs d’abord séduits n’y reviennent plus ensuite. L’innovation se meurt alors lentement mais sûrement sans que l’on comprenne vraiment pourquoi. En bref, il ne faut pas intégrer parce que l’idée est bonne, mais parce qu’elle est suffisamment mature.

Des tests, des tests et encore des tests

Il n’y a pas de secret. Pour faire grandir le livre numérique, il faut le considérer comme une entité — nous pourrions oser le terme « produit » ici — à part entière. Bien qu’il se retrouve à cheval entre le livre et le web, il a ses propres caractéristiques que nous devons absolument prendre en compte. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille ignorer ce qui se fait dans ces deux domaines. Il nous faut simplement nous inspirer, modifier, inventer et raffiner. Cela demande des expérimentations et des tests. Mais si nous oublions la très grande valeur du concept d’expérience utilisateur, alors nous partirons très mal et construirons sur des bases qui ne seront pas solides.

3 Comments

  1. 22 février 2013

    Très intéressant blog, vous étudiez les vrais problèmes de la lecture numérique.
    Celle-ci semble avoir d’énormes marges de progression, donc elle est actuellement immature. N’étant pas un Geek, je n’envisage les techniques que sous leur aspect utilitaire, pas pour briller avec des nouveautés insuffisamment abouties, et je dois reconnaitre que je suis déçu par la lecture numérique sur liseuse. Beaucoup moins pratique qu’un poche, je viens de m’enfiler un poche de Murakami de plus de 600 pages avec une satisfaction que je n’ai pas avec ma liseuse, pourtant une des mieux notées. Un des gros reproches est la localisation dans le texte et la prévisualisation des prochaines pages, je me fixais des points d’arrêt à atteindre, impensable sur liseuse.
    Bref, le soft et la technique ne me semblent pas encore murs. De là à truffer le texte d’hyperliens, de métadonnées pour se retrouver on ne sait où et, finalement perdre le fil de sa lecture.
    Je suis dubitatif et pourtant il va bien me falloir produire une version numérique de mon livre et de mes prochaines productions. Je n’aime pas faire des choses auxquelles je ne crois pas suffisamment, même s’il y a des clients pour cela. Ne veut-on pas aller trop vite ?

  2. jiminy
    22 février 2013

    Merci beaucoup.

    Le soft et la technique ne sont pas encore très mûrs, c’est vrai. Et à en croire plusieurs personnes assez bien placées pour en parler, ça ne va pas s’arranger avec EPUB 3 : ils ont eu beaucoup de mal à implémenter le format, et il existe des zones d’ombres qui laissent libre interprétation aux revendeurs et développeurs, ce qui risque de poser quelques problèmes de rendu.

    Ensuite, à notre sens, la technique ne peut aller sans design éditorial (il existe de très bons livres sur le design éditorial d’ailleurs, très nombreux en anglais et même abordables en numérique, malheureusement assez chers en français et quasi uniquement en papier). En design éditorial papier, les compétences existent. En design éditorial numérique, construire des compétences va prendre un certain temps. Et j’ai bien envie de dire que parfois, il y a des gros plantages : livre existant qu’on essaye d’enrichir alors qu’il n’est vraiment pas adapté pour ça, livres pour lesquels des choix techniques totalement aberrants ont été faits — souvent le fixed layout, parce que ça fait « premium », parfois avec une édition numérique normale (reflowable text) à la qualité médiocre à côté pour ceux qui n’ont pas d’iPad —, etc.

    Enfin, « aller trop vite » est discutable dans le sens où si l’IDPF (en charge d’EPUB) va trop lentement, alors elle ouvre la route à des solutions propriétaires et fermées, les apps non interopérables, etc. Je dirai plutôt que l’on ne va pas forcément dans les bonnes directions. Cf. paragraphe précédent.
    Un problème assez évident est qu’on néglige pas mal le livre numérique comme il a été pensé à l’origine (reflowable text). Pour le moment, l’argent va dans des « projets techniques ». Seulement, à négliger le reflowable text, on met tout l’écosystème en péril parce qu’on ne construit plus sur des bases saines.
    Par extension, je pense que l’innovation ne sera pas technique à court voire même à moyen terme, mais éditoriale et commerciale. Les éditeurs anglo-saxons l’ont compris depuis plusieurs mois et se sont adaptés. Quelques éditeurs français l’ont également compris et s’y mettent. Bref, l’innovation numérique n’est pas forcément celle qui nous paraît logique (médias, interactivité, etc.), et il va falloir trouver une justesse, un équilibre entre l’innovation technique, l’innovation éditoriale et l’innovation commerciale, d’autant que l’innovation technique est certainement la plus onéreuse, et donc celle la plus difficile à rentabiliser pour les éditeurs…

    Quant à truffer le texte d’hyperliens, il faut surtout mener une réflexion sur le texte comme un système (avec sa propre navigation). Tous les livres n’en demandent pas tant. Le roman tel que nous le connaissons, par exemple, se prête assez mal à ce genre de choses : il faut que le contenu appelle un système.
    Toutefois, il est largement possible de faire quelque chose d’efficace et d’utile pour la non-fiction sans nécessités techniques énormes, donc qui sera adapté à tout appareil de lecture. Ça n’en mettra pas plein les yeux aux lecteurs qui disposent de tel ou tel appareil, mais ça touchera tous les lecteurs qui apprécieront un système bien pensé et reviendront volontiers porter leur attention sur d’autres livres avec le même système.

  3. 22 février 2013

    Merci de votre réponse, j’aime beaucoup votre approche.
    C’était ma journée barcelonaise, avec la Sagrada Familia…