Le blogde Chapal & Panoz

On imagine 2013

Publier un billet pour deviner quelles seront les tendances de cette année est toujours un peu casse-gueule. D’une part, c’est une sorte de marronnier absolu qui, s’il ne fait que répéter d’autres articles sur le sujet, n’a qu’un intérêt très limité — nous ne parlerons pas d’une hypothétique reprise de tendances d’une année sur l’autre, comme le livre enrichi par exemple. D’autre part, nous savons déjà, en l’écrivant, que nous allons nous le reprendre en pleine tête l’année prochaine si nous nous sommes plantés magistralement. Qu’importe, ce type d’article divinatoire permet surtout une réflexion et là est le plus important.

Nous avons essayé de faire en sorte que nos divinations ne soient pas faites à l’aveugle. Notre boule de cristal, c’est l’écran de nos ordinateurs. Nous observons ce qui se passe dans le domaine du livre numérique, nous essayons d’analyser, nous discutons et étendons des tendances naissantes. Vous prendrez donc ce qui suit plutôt pour des prévisions, des intuitions voire des inspirations.

1. EPUB 3 décolle

Au départ, nous aurions pu penser qu’EPUB 3 allait se démocratiser lentement mais sûrement. En effet, ses spécifications ne sont encore que des propositions, il existe encore trop peu d’outils puissants et faciles d’utilisation qui le gèrent, le support de cette nouvelle version est encore très loin d’être assuré dans l’écosystème du livre numérique, et EPUB 2 suffit largement à une très grande partie des livres publiés (romans, mises en pages simples, etc.).

Seulement, Hachette a annoncé vouloir sortir tous ses livres en EPUB 3 dès cette année. Et Kobo, presque dans la foulée, à annoncé vouloir supporter EPUB 3 à la fin du troisième trimestre 2013. De ce que nous en savons, Adobe, qui fournit le moteur de rendu de nombre d’apps et liseuses, est également en train d’y travailler, même s’il lui a fallu tout reprendre. Beaucoup dépendront donc de l’avancement d’Adobe sur ce moteur de rendu. Il va falloir faire très attention pour que la transition ne se fasse pas dans la douleur.

Même si EPUB 3 est prévu pour se « dégrader » suffisamment bien sur les appareils ne le supportant pas, nombre de choses pourraient dégrader — au sens propre — l’expérience de lecture. Nous pensons notamment aux propriétés de styles, dont nous voyons bien qu’elles sont souvent utilisées dans EPUB 2 sans privilégier ce que nous appellerions  « l’interopérabilité de la mise en pages ». Au final, ce sont les possesseurs d’iPad qui le sont, privilégiés.

Si nous ne pouvons que nous réjouir de voir de gros éditeurs essayer de forcer le développement d’EPUB 3, nous ne pouvons qu’appeler à la vigilance : EPUB 3, très bien, mais si et seulement si sa généralisation s’insère dans la réalité de l’écosystème aujourd’hui.

2. De plus en plus de formats courts

Les séries cartonnent en France et les Kindle Singles se vendent très bien sur le marché anglo-saxon. Même l’université de Princeton a tenté le coup. Facile de prédire que le mouvement ne va pas freiner cette année, surtout que des groupes de presse se sont également lancés : cela leur permet de publier des choses qui n’auraient pas pu l’être autrement.

Ajoutez que ces formats courts ne prennent pas un temps énorme à publier, ce qui permet donc de les afficher à des prix accessibles, et qu’ils peuvent typiquement se lire dans les transports en commun. Bref, les éditeurs pourraient bien trouver là des concurrents d’Agent Dash auprès d’une certaine catégorie de possesseurs de smartphones et tablettes.

3. Les éditeurs de presse vont prendre une place de plus en plus importante dans le livre numérique

Aux USA, le New York Times s’est lancé. Mais le journal est très loin d’être le seul, nous pourrions également citer AskMen ou The Rogue Reader par exemple.

En France, nous pourrions citer MacGénération, dont les guides ont trusté les premières places des meilleures ventes de non-fiction sur iBookstore, le défunt OWNI, mais aussi Libération, Le Monde ou Rue89.

Bref, le livre numérique pourrait devenir pour les éditeurs de presse une source de revenus supplémentaires — plus ou moins négligeables — assez rapidement. Pour l’instant, les volumes de ventes restent maigres, mais gageons que si l’offre s’étend, elle pourrait attirer des lecteurs de ces journaux (ou magazines) vers le livre numérique… car on ne les trouvera pas en papier.

4. (Par le numérique,) pour le numérique

Cette tendance est une conséquence logique des deux précédentes, mais pas que.

Les formats courts, qu’ils soient publiés par des éditeurs de presse ou non, deviennent aujourd’hui la chasse gardée du numérique. Il faut dire que l’économie de cette catégorie est très avantageuse : peu de coûts de fabrication, des revenus qui peuvent vite suivre une courbe exponentielle. Mais avec elle, nous pouvons observer d’autres choses si nous creusons un peu.

En cette fin d’année, nous avons pu témoigner de nombreuses expérimentations numériques voire sociales. Nul doute que ces expérimentations peuvent devenir autant de projets de publication numérique assez facilement.

Mais dans le domaine de la non-fiction, de nouvelles pratiques d’édition commencent à se faire remarquer. Hyperink, par exemple, se spécialise dans le micro-contenu : il couvre des niches sur des sujets parfois ultra spécifiques (la naturopathie par exemple), mais des niches toujours rentables car il existe une vraie demande. En résumé, ce sont les besoins constatés des lecteurs qui construisent le catalogue de cet éditeur.

Nous parions également (une petite pièce) sur les compilations d’articles de blog retravaillés (Smashing Magazine le fait déjà) et le lancement de nouveaux auteurs au format numérique dans un premier temps, histoire de ne pas prendre trop de risques financiers. L’auto-édition et les éditeurs pure players ont déjà permis de construire une offre qui n’existe qu’en numérique, il n’y a pas de raison que cela ne se généralise pas chez les éditeurs dits traditionnels.

5. Raconte-moi une publicité

Les marques, ces dernières années, se sont fortement intéressés au storytelling. L’idée est de raconter une histoire au lieu de simplement lister des arguments commerciaux. Nike, par exemple, ne rechigne pas à engager Robert Rodriguez, réalisateur de Desperado et grand copain de Tarantino, pour promouvoir un nouveau modèle des chaussures du basketteur Kobe Bryant.

Le livre numérique, puisque son coût de production n’est pas si élevé, pourrait donc devenir une nouvelle niche à explorer pour les marques… pour beaucoup plus de marques, qui ne pouvaient se permettre de gros budgets pour raconter leurs histoires en vidéo.

Certes, il ne sera pas facile de trouver un juste équilibre entre histoire et autopromo, loin de là, mais le livre numérique dispose aujourd’hui d’un potentiel de distribution immense qu’il ne faut plus ignorer. Nous risquons donc bien de voir débarquer quelques premières expérimentations dans le courant de l’année.

6. 2013, année typographique

La dynamique est déjà fortement installée dans le domaine du web, il nous semble naturel qu’elle prenne dans le domaine du livre numérique. De fait, nous trouverions même anormal que cela ne soit pas le cas.

Les évolutions techniques permettent d’intégrer des polices de caractères (sans les imposer au lecteur) depuis un certain moment, leur obfuscation est désormais possible sans trop de problèmes techniques grâce à l’IDPF, des sites spécialisés proposent enfin des licences pour le livre numérique… Bref, tout concorde pour que les développeurs de livres numériques prennent enfin grand soin de la typographie.

Bien évidemment, la typographie ne s’arrête pas au choix et à l’intégration d’une police, espérons donc que cela pousse les acteurs de l’écosystème (moteurs de rendu, designers de polices, etc.) à en offrir le plus pour publier le mieux.

7. Les tablettes prennent le pouvoir

Cela n’a pas été sans provoquer des débats houleux fin 2012, nous avons appris que les liseuses s’écroulaient, cannibalisées (selon certains) par les tablettes. Il est vrai qu’avec des tablettes 7 » au prix de 200 € — et même 100 € sur certains marchés comme l’Espagne, sans trop rogner sur la qualité —, beaucoup n’hésitent pas à privilégier l’option qui fait le plus.

Aussi, il se peut que l’on voit de plus en plus de livres prévus pour les tablettes. Et comme il se dit que le livre numérique entre là en compétition avec les apps, le web, les films et la musique, nous ne doutons pas que certains vont vouloir en faire un maximum pour attirer l’attention des utilisateurs.

Reste qu’en 2012, des projets à très gros budget (pour le livre) ont connu des fortunes mitigées et que 2013 pourrait bien être l’année des expérimentations raisonnables. De toute manière, l’écosystème ne permet pas aujourd’hui d’enrichir à outrance sans abandonner l’interopérabilité, que pas grand monde ne peut se permettre de négliger vu la taille et les parts du marché francophone — en passant, les liseuses supportent plus de choses que bien des apps de lecture. Pour information, Amazon ne croit même pas dans le livre enrichi et n’est pas prêt de financer outre mesure la recherche et le développement de cette fonctionnalité pour les livres Kindle. Résultat : la fonctionnalité n’est disponible que sur iOS.

8. La naissance d’une catégorie premium

Nous concevons que ce qui va être écrit ici pourrait déranger mais tant pis…

Le marché francophone ne permettra pas de faire baisser les prix des livres numériques au niveau de ce qu’a connu, et connaît encore même si cela change peu à peu, le marché anglo-saxon. Et de toute manière, à bien y regarder, les éditeurs traditionnels ne bradent pas non plus leurs livres numériques sur ce marché : la moyenne doit se situer autour des $10 HT, sauf opération commerciale ponctuelle. Il reste un peu de marge sur le marché francophone, certes, mais 3 € comme prix moyen d’un roman comme nous avons pu le voir dans les résultats de sondages demandant aux lecteurs ce qu’ils souhaitaient payer, on n’y arrivera certainement jamais.

Aussi, il va falloir trouver un moyen de faire payer un peu plus cher, et cela passe, à notre sens, par l’édition de beaux livres numériques. En France, voire en Europe, pourrait donc naître un concept (d’exception) où le livre numérique dispose d’une plus-value qui justifie son prix : illustrations, photographies, entrevues-bonus avec l’auteur (écrites ou filmées), etc.

Il est intéressant de constater que les éditeurs anglo-saxons ravivent le marché hardcover avec des éditions luxueuses vendues à plus de $30, ce qui ne va pas sans une bipolarisation du marché : le livre numérique remplace peu à peu le paperback, les éditions papier tendent de plus en plus vers du haut de gamme à la marge plus que confortable. Peut-être que l’idée est à reprendre pour le numérique en Europe, histoire de tenter de régler le problème du « prix plus élevé qu’en poche ». Le faire en Fixed Layout, par contre, est un choix auquel il faut bien réfléchir. Nous avons déjà croisé des tentatives de livre premium en Fixed Layout alors qu’aucun contenu ne le justifiait : il était tout à fait possible de le faire en texte fluide.

9. La nécessaire prise de conscience sur la qualité

Voilà encore une tendance qui nous semble reliée à la précédente puisqu’elle en partage le contexte. D’ailleurs, nous mettons un point d’honneur à militer pour cette cause.

À mesure que le livre numérique se développe, les lecteurs deviennent connaisseurs et acceptent de moins en moins la médiocrité et l’idée de sous-livre (de par le soin qui lui est apporté). Ne parlons même pas des réactions des lecteurs en cas de bugs et autres problèmes d’affichage… Certains vont même jusqu’à les corriger eux-mêmes.

Nous nous réjouissons donc que des formations autour de la fabrication et du design du livre numérique se mettent en place. Et nous constatons également que les lecteurs considèrent de plus en plus les éditions numériques ayant fait l’objet d’un travail éditorial et typographique soigné. Nous pensons qu’il sera de moins en moins possible de négliger l’éditorial et la typographie du livre numérique ces prochaines années et que ceux qui continueront à le faire vont s’y casser les dents, surtout si les prix de leurs livres sont élevés, parce que cela facilite un comportement rancunier des lecteurs.

Et puis, à un niveau plus technique, la qualité de pas mal de fichiers freine désormais le développement des moteurs de rendu : les développeurs doivent parfois prendre des aberrations de code en compte pour ne pas qu’une quantité non négligeable de livres devienne d’un coup complètement illisible… ce qui explique également pourquoi les développeurs de livres numériques ont à faire avec des « CSS overrides » (des réglages décidés par les développeurs des moteurs de rendu sont imposés sur les réglages du livre) ainsi que des modifications parfois profondes de leurs fichiers.

10. Le marché global va commencer à purger

Désolé de finir sur une note un peu négative mais il faut bien en parler… En effet, de nombreuses startups ont lancé leur service en ligne ces derniers mois. Il n’y a évidemment pas la place pour tout le monde, l’année 2013 va certainement être marquée par la disparition de certaines.

Le service Vook, par exemple, a levé des millions d’euros ces deux dernières années… pour finir par se réorienter et revoir ses objectifs à la baisse. Ce n’est qu’un exemple, bien sûr, mais cela doit nous rappeler que le livre numérique n’est pas l’Eldorado tant fantasmé. Or, nombreuses sont les solutions de production en ligne sur le marché aujourd’hui. Toutes ne pourront pas survivre.

L’essentiel de ces services font finalement peu ou prou les mêmes choses, avec les mêmes limitations mais pas forcément la même qualité. Et on peut même se demander si certains prévoient de proposer des fonctionnalités avancées tant la base est à perfectionner — il est vrai qu’elles sont de véritables casses-tête à automatiser.

Bien que nous soyons forcément un peu en concurrence avec eux sur certains services, nous pouvons quand même objectivement reconnaître que quelques-uns se sont donné des chances de réussir — ils font du beau et bon travail — et nous espérons même sincèrement qu’ils ne feront pas partie de la « charrette 2013 ».

6 Comments

  1. 3 janvier 2013

    […] Publier un billet pour deviner quelles seront les tendances de cette année est toujours un peu casse-gueule. D’une part, c’est une sorte de marronnier absolu qui, s’il ne fait que…  […]

  2. 7 janvier 2013

    […] Publier un billet pour deviner quelles seront les tendances de cette année est toujours un peu casse-gueule. D’une part, c’est une sorte de marronnier absolu qui, s’il ne fait que…  […]

  3. Guillaume Koull
    9 janvier 2013

    Merci pour vos excellentes réflexions.

  4. 19 mai 2013

    bonjour, « Hyperink » est-il un éditeur numérique? Je ne trouve pas de référence sur le web. Merci…

    • Jiminy
      19 mai 2013

      Leur site web : http://www.hyperink.com

      Hyperink est effectivement un éditeur numérique mais son mode de publication diffère totalement de ce qui se fait partout ailleurs.

      En fait, Hyperink se place sur des niches bien précises, des sujets déterminés grâce à des algorithmes (recherches Google, tendances, etc.) puis contacte des spécialistes dans ces différents domaines afin que ceux-ci écrivent les livres — si le spécialiste n’a pas le temps ou l’envie, alors un journaliste freelance embauché par l’éditeur effectuera une interview et rédigera lui-même le livre. Il n’accepte aucun manuscrit déjà écrit.

      L’éditeur propose également d’éditorialiser des blogs (en anglais).

    • 19 mai 2013

      merci, ce n’est pas la bonne porte alors. Je cherche à évaluer qui des éditeurs numériques actuels, anglophonie ou francophonie, est spécialiste de la naturopathie. J’avais mal déduit de l’article.