Le blogde Chapal & Panoz

Pages, écrans et conceptions

Même si le livre numérique garde une notion de page — certaines propriétés de style comme page-break-before nous le rappellent assez régulièrement —, nous devons oublier le concept-même de page. Nous pourrions éventuellement parler d’écrans ou de pages-écrans, encore que nous devrions alors penser le contenu en moitiés d’écran dans certains cas (tablettes en mode paysage).

Peut-on considérer deux moitiés d’écran comme une double-page ? Non. Cette fausse double-page n’a ni la logique, ni le fonctionnement de la double-page papier que nous connaissons. C’est une simple présentation visuelle dont le but premier est de rappeler le livre papier, résultat d’une approche skeuomorphique non utilitaire, donc coquille évidée qu’il est quasiment impossible de contrôler : le texte étant fluide, ce qui se trouve sur la page de gauche peut se retrouver sur la page de droite. En réalité, il n’est même pas possible de faire démarrer un chapitre sur la pseudo-page de droite. Nous devons logiquement repenser beaucoup de choses, et beaucoup d’autres ne nous sont pas possibles. Pour vous en convaincre, prenez un livre sur la mise en pages, notez bien tout ce qu’il ne nous est pas possible de faire et réfléchissez quelques minutes à la somme de travail nécessaire à l’élaboration de nos propres pratiques… Un metteur en page professionnel doit pratiquement tout oublier pour réaliser un livre numérique.

Certains — notamment dans le cas de livres dont la mise en pages est très simple — continueront bien évidemment à considérer l’écran comme une page. Pour moi, l’écran se présente davantage comme le contenant d’un liquide, le texte fluide, dont on peu régler la taille, l’interligne, la police qui le représente, les marges, etc. Nous nous rapprochons ainsi du design web. Aussi, métaphoriquement, l’ebook designer n’organise que très peu — et assez mal — les éléments sur la page ; une partie non négligeable de son travail consiste à contrôler le débit et la répartition du contenu, ce fluide.

Tout écran n’a pas forcément vocation à être entièrement rempli. De prime abord, il peut être très difficile de faire accepter cette idée : pensez à un écran dont la moitié inférieure est vide et qui envoie donc le signal d’une fin de partie… Mais l’objectif premier est de servir la logique du texte, d’articuler correctement certains passages dont il faut garder la cohésion (une image et sa légende par exemple). À nous de gérer les coupures, pourquoi pas à l’aide d’une flèche à la fin du paragraphe qui précède l’élément forcé sur la page suivante, indiquant que le contenu est développé sur les écrans suivants. Après tout, cela se fait dans les journaux et magazines.

Plus problématique encore, le fluide que nous devons gérer est linéaire et plat. Il ne nous est pas trop possible de jouer avec des colonnes ou effets (texte à 45 degrés, texte à la verticale), pour des raisons techniques ou parce qu’ils compromettront la qualité de la mise en page reflowable, et donc le confort de lecture — celui qui utilise des colonnes se met à dos tous les utilisateurs de smartphones. Nous devons logiquement utiliser les échelles, les coupures, les micro-divisions du contenu et la typographie au maximum.

Et n’oublions pas les images et éléments multimédia. Toutes les liseuses ne liant pas automatiquement une image à son fichier, et certaines ne gérant même pas les liens sur images, les galeries d’images peuvent ne pas être une bonne idée (tout dépendra de la lisibilité des images la composant). Quant aux images « larges » (ratio 4:3 par exemple), leur appliquer une rotation de 90 degrés afin qu’elles soient affichées dans la plus grande taille possible peut provoquer quelques frustrations aux utilisateurs de tablettes ou smartphones dont l’orientation de l’écran n’a pas été bloquée.

Vous aurez donc compris que la situation change radicalement dans les conceptions1 du livre avec le numérique. Notre devoir est de créer de nouvelles pratiques et de refuser la simplification à l’extrême. Nous devons simplement inventer de nouveaux usages, réfléchir, adapter, nous approprier les pratiques d’autres disciplines et créer de nouvelles façon de prévoir et gérer la lecture. Ce travail est énorme, mais nous devons en passer par là… comme les développeurs d’applications de gestion de flux RSS ou de lecture différée le font actuellement. Pour être honnête, je pense que nous avons pris un retard très conséquent dans le domaine.

À ce sujet, je pense nécessaire de dire que ce n’est pas en isolant les ebook designers des développeurs des moteurs de rendu, du software des liseuses ou des diverses applications de lecture que nous allons faire avancer les choses. Il est nécessaire qu’ils échangent, qu’ils réfléchissent et qu’ils débattent afin que l’environnement de développement du livre numérique ne devienne pas un énorme foutoir. Aujourd’hui, rien n’est réellement fait par les revendeurs pour faciliter ce dialogue…

Lire aussi « À la page. » de René Audet aka @reneaudet.

Lire aussi « De quoi la page web est-elle le nom ? Ou l’enluminure du code. » d’Olivier Ertzscheid aka @affordanceinfo.

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  1. concept « philosophique », conception créative.

5 Comments

  1. 12 janvier 2013

    […] L’enjeu est de faire comprendre qu’une page de titre numérique n’est plus la page de titre que nous connaissons, même dans un livre homothétique. Pour le moment, je vois surtout des gens tricher afin d’afficher la page de titre comme dans un livre papier, quitte à la faire passer en image afin que le logo de l’éditeur soit bien placé en bas de page. Je trouve cette dernière chose profondément idiote, d’autant qu’elle démontre qu’il n’y a dans ce cas aucune considération d’accessibilité6 de la part des designers qui se le permettent. Vaut-il mieux une image en guise de page de titre afin que le logo soit affiché au bon endroit, ou est-il préférable que le logo soit un peu décalé mais qu’il pointe vers le site de l’éditeur et, surtout, que les lecteurs se voient faciliter la découverte de son catalogue ? Il me semble que ces mauvaises pratiques sont profondément reliées à l’idée fausse de la page-écran. […]

  2. 13 janvier 2013

    […] Même si le livre numérique garde une notion de page — certaines propriétés de style comme page-break-before nous le rappellent assez régulièrement —, nous devons oublier le concept-même de page. No…  […]

  3. 14 janvier 2013

    […] Même si le livre numérique garde une notion de page — certaines propriétés de style comme page-break-before nous le rappellent assez régulièrement —, nous devons oublier le concept-même de page. No…  […]

  4. 14 janvier 2013

    […] & Panoz, Pages, écrans et conceptions (d’abord paru […]

  5. 16 janvier 2013

    […] Même si le livre numérique garde une notion de page — certaines propriétés de style comme page-break-before nous le rappellent assez régulièrement —, nous devons oublier le concept-même de page. No…  […]