Le blogde Chapal & Panoz

Petites capitales, gros problème

Les petites capitales sont des caractères capitales ayant la même graisse que des caractères bas de casse et dont la hauteur correspond à la hauteur d’x1.

Elles sont généralement utilisées pour les noms d’auteur dans les bibliographies, les épitaphes, les lettres et documents, et parfois les citations (source). Elles doivent également être utilisées pour les siècles (en chiffres romains petites capitales), les représentations typographiques de télégrammes, et pour indiquer qui prend la parole dans une pièce de théâtre. Enfin, elles peuvent être utilisées pour les divisions secondaires d’un livre,  les mots commencés par une lettrine ainsi que l’emphase quand l’italique et le gras ne conviennent pas.

Dans le but de faciliter la lecture, l’usage anglo-saxon moderne veut qu’on les emploie également pour les sigles et acronymes, particulièrement disgracieux dans le corps du texte lorsqu’ils sont en tout-capitales, et auxquels on a d’ailleurs déjà ôté leurs points. Certains objecteront un but purement esthétique ici mais, comme nous allons le voir, je ne pense pas que nous pouvons mettre en avant une quelconque valeur esthétique dans cet usage lorsqu’il concerne le livre numérique…

Les petites capitales souffrent de maux techniques dans le livre numérique, elles doivent donc faire l’objet de toutes les attentions. La solution de facilité consisterait à ne pas les utiliser du tout. Or, dans certains cas, ne pas les utiliser serait fautif.

Pour bien utiliser les petites capitales, il faut d’abord connaître les problèmes qui se posent à nous. Nous pourrons ensuite les contourner… au mieux2. En effet, il n’existe malheureusement pas de solution-miracle aujourd’hui, il faut accepter de faire des compromis.

Passons tout cela en revue.

1. l’absence de petites capitales dans les « polices système » utilisées par les fabricants

Ce premier problème peut facilement être contourné à première vue : il suffit d’intégrer et d’utiliser une police disposant de petites capitales. Ces polices sont encore rares dans le gratuit, mais il est possible d’en trouver. De plus, ce ne sont pas les plus mauvaises qui en disposent !

Le résultat : les petites capitales ayant été conçues par le designer de la police, elles sont — normalement — très bien adaptées. Il n’y aura pas de problème de graisse, de proportions, d’interlettrage ou de hauteur d’x.

Le compromis : Si le lecteur sélectionne une autre police, ces petites capitales apparaîtront en bas de casse. Pour les noms, cela ne pose pas de vrai problème. Pour les siècles, en revanche, cela est catastrophique : la composition aura beau être parfaite par ailleurs, les lecteurs ne verront que cette grosse tache. Et il n’y a, à ma connaissance, aucun recours « propre » prévu pour assurer l’affichage en petites capitales.

2. le non-support de font-variant: small-caps (CSS niveau 1) par le moteur de rendu Adobe

C’est le genre de choses qui irrite à la longue : il existe une propriété de style (typographique) depuis des années et nous ne pouvons pas l’utiliser parce qu’elle n’est pas supportée par tous. Par conséquent, il faut « alourdir » pour obtenir un résultat se rapprochant le plus de ce qui est souhaité. Nous sommes dans le domaine du livre, la typographie est prépondérante. Ne pas supporter des propriétés CSS typographiques « stables » alors que le moteur est censé être spécifique et adapté au livre numérique est tout simplement inexcusable.

Le résultat : les moteurs de rendu supportant cette propriété (ceux d’iBooks et de Kindle) ne font qu’émuler les petites capitales, même si la police en contient des vraies… Bref, nous disposons là d’une belle coquille vide.

Le compromis : des lecteurs laissés sur le bas-côté (de casse) parce qu’ils utilisent tel ou tel appareil. On pourra éventuellement le concevoir dans le cas d’un usage purement esthétique. Mais comme le moteur de rendu ne fait qu’émuler, autant définir nous-mêmes comment…

3. la graisse des caractères lorsqu’on émule les petites capitales

Le choix par défaut : taper le texte en capitales et émuler les petites capitales à l’aide d’un span ou d’un small. Nous pourrons alors définir dans la feuille de styles comment les petites capitales doivent être émulées. Selon la police utilisée, on peut jouer sur la graisse (bold, semi-bold, normal) et la taille (60 à 75 % en général) pour obtenir un résultat acceptable, sinon convenable.

Le résultat : Il faut obligatoirement spécifier des styles pour obtenir un bon résultat, utiliser small ne suffit pas. En effet, il faut soigner la graisse tout en conservant une certaine lisibilité. Quant à l’interlettrage…

Émuler ne fonctionne pas très bien avec certaines polices : le trait sera trop gras ou trop fin, la hauteur parfois trop grande, les caractères difficilement lisibles, etc.

Les compromis : Il faut garder à l’esprit que les réglages pour obtenir des fausses petites capitales sont adaptés à quelques polices — des polices ayant de nombreux points communs. Aussi, si le lecteur n’utilise pas la « bonne » police, les petites capitales se feront remarquer dans le gris typographique, ce qui n’est pas le but. Bref, cette solution ne permet que de respecter une ou deux des caractéristiques d’une petite capitale dans la plupart des cas.

De plus, un autre problème gênant se pose…

4. It’s not a bug, it’s a feature

Ce quatrième problème ne concerne pas uniquement les petites capitales. Il est très embêtant puisqu’il est assez étendu, nombre d’appareils et d’application de lecture utilisant le moteur de rendu Adobe3. En effet, celui-ci se permet de couper en fin de ligne juste avant les balises span, small et sup. Cela peut donc se révéler très fâcheux pour les titres de civilité (Mlle, Mme, etc.), les siècles, et les petites capitales émulées pour peu que le mot commence par une majuscule.

On obtiendra — bien malencontreusement — si l’élément arrive en fin de ligne, des atrocités telles que

« La misère a cela de bon qu’elle supprime 
la crainte des voleurs. » — Alphonse A
LLAIS

ou encore

La typographie au XX
e siècle.

À vous de vous débrouiller pour éviter cela… le temps que les développeurs daignent enfin corriger ce comportement qui persiste depuis un certain moment.4

En conclusion

Petites capitales, grand défi. Ici, on ne pourra faire que des compromis plus ou moins frustrants. Certes, les petites capitales doivent être un moindre détail pour beaucoup, développeurs y compris, mais ce sont ces petits détails qui font la qualité globale du livre numérique. En attendant, l’ebook designer est obligé de faire un choix impossible : vraies petites capitales perdues lors du passage à une autre police ou fausses petites capitales qui ne permettent même pas d’éviter tout problème ?

Depuis quelque temps, j’ai vraiment l’impression que certaines bases ont été plus que largement négligées. Il est vrai que l’IDPF5 abat un gros travail pour faire évoluer le livre numérique mais je trouve de plus en plus dangereux de construire (fonctionnalités multimédia, mises en pages complexes, etc.) sur des bases qui ne sont pas vraiment saines (lourdes carences typographiques). Il serait peut-être temps que des spécifications typographiques minimales soient rédigées, et ce, même si le dossier est particulièrement lourd. Après tout, cela bénéficierait à tous les livres là où certaines fonctionnalités EPUB 3 n’en concernent qu’une maigre partie…

 

* * *

  1. En réalité, elles peuvent être légèrement plus hautes que le x.
  2. Double sens voulu.
  3. Je sais que ce billet donne un peu l’impression de taper sur ce moteur de rendu, mais ce n’est vraiment pas mon intention. Il est capable de bien des prouesses par ailleurs : césures bien senties, rendu des polices très bon, etc.
  4. Il faut dire qu’entre les coupures — impitoyables — des mots en fin de ligne d’iBooks et ce comportement du moteur de rendu Adobe, on a forcément l’impression que les développeurs s’en foutent un peu de tout ce qui n’est pas anglais…
  5. organisme en charge du standard EPUB.

2 Comments

  1. NicolasR
    17 janvier 2013

    La toute dernière version d’ADE se permet même de couper quand il y a un em. Genre, pour lui, impossible de mettre un em au sein d’une même chaîne de caractères ! S’il voit un em, c’est obligatoirement que tu as mis un autre mot, c’est bien connu…
    (em titre de livre /em
    )
    Ha bravo !

  2. 18 janvier 2013

    Merci pour cet article très intéressant. J’en ai profité pour revoir mes feuilles de style 😉