Le blogde Chapal & Panoz

À la recherche de la Garamond du livre numérique

Quand vous ouvrez un livre papier, il y a de grandes chances que vous tombiez sur la police Garamond. En réalité, Garamond est même le nom donné à un groupe de polices serif, dérivées d’une version ultérieure de cette police d’écriture, créée par Jean Jannon d’après l’originale de Claude Garamond. Aujourd’hui, plusieurs milliers de polices s’en inspirent — voire sont réalisées à partir de ses glyphes.

Garamond est une référence de l’impression, même si ce sont des dérivés à l’interprétation très libre qui sont utilisés aujourd’hui. Elle est intemporelle, ses lettres sont fluides et cohérentes, elle dispose de caractéristiques uniques et est considérée comme l’une des polices les plus lisibles et confortables pour le texte courant. J’ajouterai même qu’elle constitue une très belle police de titrage.

Pour le web et le livre numérique, son rendu pose problème. Bien que certains designers aient tenté de la retravailler pour écran, ses traits restent bien trop subtils et génèrent donc des flous (lissage de polices) qui dégradent sa lisibilité — notons toutefois qu’avec l’arrivée des écrans LCD HD, Garamond peut bénéficier d’un très bon rendu. Alors quelle est la Garamond du livre numérique ? Existe-t-il une référence ?

Fabricants de liseuses et développeurs d’application ne nous aideront pas dans cette quête. Georgia apparaît comme la police la plus répandue mais quelques gros acteurs font exception et ne la proposent pas dans leur palette de polices système. Autrement dit, il n’y a aucune police commune aux acteurs majeurs du livre numérique. Nous allons donc devoir nous débrouiller seuls. Autant commencer par celle-là.

Georgia est suffisamment omniprésente dans le domaine informatique pour être considérée comme une « serif écran » par excellence. Elle est, à cet égard, familière aux lecteurs, tout comme Garamond. En vérité, Georgia a de nombreuses qualités sur lesquelles nous pouvons compter. Elle s’accommode par exemple très bien d’une très large fourchette d’interlignes (de 1.2 à 1.5), d’une gestion des paragraphes en blocs ou en retraits, d’un alignement à gauche ou d’une justification.Malgré tout, elle ne peut être considéré comme la Garamond du livre numérique dans le sens où elle n’offre pas, ni vraies petites capitales, ni l’élégance raffinée de cette dernière. À force de la voir partout, elle est devenue neutre, ce qui n’est pas arrivée à celle qu’elle pourrait remplacer en numérique.

De plus, Georgia se retrouvera souvent mariée à une autre police — presque toujours Helvetica Neue sur iPad —, n’étant pas forcément apte à la fonction de titrage d’un point de vue esthétique. De fait, elle est à apprécier pour sa versatilité : elle s’accommode de nombreuses autres polices et de diverses compositions typographiques, mais ne les sublime pas vraiment. Reste qu’il est quasiment impossible de se tromper en l’utilisant puisqu’elle sait s’adapter à toutes les situations. Elle constitue donc un excellent choix par défaut ou un « choix de sûreté » — pensez-y pour votre font-stack.

Et pourquoi pas une Garamond ? EB Garamond par exemple ? Par expérience, je peux dire qu’elle facilite un espace-mots régulier en taille 1 em, avec justification et coupure des mots en fin de ligne (même sur des colonnes à la longueur courte).

Elle est également suffisamment confortable pour la lecture mais le trait, assez fin et élaboré, peut ne pas être très bien rendu par certaines liseuses. C’est une très jolie police pour tablettes, qui propose un parti pris assurément daté — c’était le but. Pour liseuses, elle manque malheureusement d’un peu de contraste et la taille de caractères doit être augmentée. Reste que pour des textes contemporains, elle risque de ne pas réellement coller.

Caecilia alors ? Certes, cette police est adaptée à la technologie e-ink. Elle offre des formes simples (c’est une slab serif), un très bon contraste (on pourrait quasiment se dire que c’est une semibold), et j’ai personnellement un petit faible pour ses italiques (je trouve les lettres f,  k, l, v et w très joliment dessinées). Le problème est que cette police est ultra artificielle. On n’y trouve aucune vie… Elle échoue à rendre la dynamique du texte et rend le tout froid, artificiel, moderniste voire corporate. Je ne sais pas pour vous mais je n’ai pas trop envie que ce ressenti soit associé au livre numérique.

Droid Serif est une challenger inattendue mais intéressante. J’ai récemment découvert qu’elle passait très bien pour les titres. Ces empattements francs et incisifs — de ceux que l’on aime en Espagne —  facilitent son affichage sur écran. Mais là encore, nous avons impression à faire à une police simplifiée et manquant quelque peu de dynamisme, même si elle affiche une très jolie personnalité et sort de l’ordinaire.

Amasis et Malabar peuvent éventuellement se concevoir, ma préférence allant clairement vers la seconde. Amasis fait partie de ces polices lorgnant du côté des slab serif comme Caecilia (ou Noticia Text) là où Malabar est clairement basée sur Garamond et propose une personnalité plus exquise et raffinée. Ne m’étant pas encore intéressé à ces deux polices d’écritures en profondeur, je ne pourrai en dire beaucoup plus pour le moment. Leurs approches me paraissent tout à fait correctes à première vue.

Une police sans-serif n’est pas à disqualifier. Après tout, certaines se révèlent très lisibles et confortables… pour peu qu’elles soient prévues pour du texte courant et qu’une interligne parfaite soit trouvée. Je dois avouer avoir l’impression que les polices sans-serif intégrées par les fabricants le sont plus pour leur esthétisme que leur lisibilité. Verdana ou Gill Sans me paraissent plutôt appropriés car leur lisibilité est bonne. Helvetica a vraiment été utilisée partout et a perdu quasiment toute personnalité, elle saura quand même se montrer familière mais rendra le texte bien froid de prime abord — celui-ci a donc intérêt à être fort.

Difficile de trouver une police de référence pour le livre numérique. La diversité des appareils de lecture numérique complique cette tache, parce qu’ils ne proposent pas tous les mêmes polices, parce que celles-ci doivent fort logiquement être choisies afin d’assurer un bon rendu d’affichage. Même si certains choix peuvent paraître plus que discutables, n’oublions pas qu’au final, les lecteurs pourront de toute manière finir le livre, police médiocre ou pas. Et ils choisiront bien sûr très souvent d’utiliser la police qu’ils préfèrent (pour des raisons esthétiques ou pratiques).

L’important me semble en tout cas de porter une attention toute particulière aux polices utilisées lors d’une proposition de composition typographique. Un mauvais choix peut se révéler catastrophique, il faut donc passer un certain temps à vérifier le rendu des polices intégrées, surtout que cela permettra également de se rendre compte de sa lisibilité, de sa personnalité et de la qualité de ses approches.

Pour répondre à la question posée dans ce billet, je pense que Georgia et Malabar peuvent prétendre au titre de Garamond du numérique, mais pas pour les mêmes raisons. Georgia est omniprésente et tous les fabricants la proposent ou presque. Il est très difficile de rater une composition typographique basée sur elle. Mais elle est devenue familière voire ordinaire, ce qui ne se fait jamais sentir avec Garamond. Malabar propose une personnalité bien plus affirmée. Presque élégante, elle se rapproche de son modèle à de nombreuses occasions. Malheureusement, tous les fabricants ne la proposent pas… Ils auraient pourtant à y gagner à mon avis.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

1 Comment

  1. Thief
    1 janvier 2013

    Personnellement je suis un amoureux de la Garamond, donc difficile pour moi de lui trouver une remplacante