Le blogde Chapal & Panoz

Remixer le contenu ?

La nouvelle tendance du moment outre-Atlantique est le remix de contenu. Pour expliquer brièvement de quoi il retourne, imaginez un guide de voyage dont les chapitres sont coupés puis revendus à l’unité. Bien évidemment, il est également possible de piocher certaines parties de différentes publications, de les compiler et de publier le tout dans un nouvel ouvrage thématique. C’est évidemment le contenu de non-fiction qui est visé ici, même si l’éditeur Arcade Publishing a tenté le coup avec un recueil de nouvelles du Prix Nobel 2012, Mo Yan.

Le service Slicebooks commence à faire parler de lui aujourd’hui et il mise clairement sur l’appétit des lecteurs ango-saxons pour les format courts. Après tout, Kindle Singles est un succès, des journaux historiques (The Guardian ou le New York Times) et de nouveaux entrants (Matter, Longform, Byliner, The Atavist, etc.) s’y mettent aussi. Pourquoi ne pas chercher à s’approprier une part de ce joli petit gâteau ?

Et pourquoi pas ?

À première vue, le concept offre quelques avantages séduisants.

Tout d’abord, force est de constater que l’on pense ici un service pour le numérique, ses usages propres et son économie. C’est une bonne chose puisque le numérique offre des possibilités et qu’il faut en profiter, explorer et découvrir de nouvelles manières de distribuer le contenu. Persister sur un modèle qui ne prend pas en compte les spécificités du numérique n’amènera en effet rien de bon pour les éditeurs qui font cette transition.

Un autre bénéfice visible, aussi bien pour les éditeurs que pour les auteurs — pour peu que les choses soient faites correctement —, est la réutilisation de contenu déjà existant. On peut donc rentabiliser ce qui existe déjà (y compris le contenu indisponible) et ce, assez facilement.

Pour les lecteurs, l’intérêt principal est de pouvoir acheter seulement le contenu qui les intéresse, d’autant plus que le prix du livre numérique sera logiquement revu à la baisse. Cela peut même être utile dans certains cas, comme pour les les guides de voyage ou encore le contenu scolaire — je pense ici à l’Histoire.

Dernier avantage mais non le moindre : les lecteurs pourraient dans un avenir très proche créer leurs propres livres à l’aide d’un module, en compilant eux-même le contenu de sites ou blogs qui les intéresse. Le catalogue s’enrichirait alors à chaque compilation tandis que les auteurs de ces contenus recevraient une rétribution. C’est la nouveauté ici puisque les lecteurs peuvent déjà compiler le contenu qui les intéresse, souvent de manière détournée, mais sans rétribuer les auteurs.

Designer la couverture, choisir le contenu, éditer les métadonnées… et l’éditorial dans tout ça ?

Mais…

Bien que le concept présente quelques avantages, nous pouvons légitimement nous poser des questions en grattant un peu.

Comme pour le streaming, une nouvelle fois, l’inspiration avouée est l’industrie musicale et ses usages numériques. La question que nous devons nous poser maintenant, urgemment, est de savoir si c’est une bonne inspiration ou si le livre et la musique sont deux choses différentes. Est-ce que le livre peut adopter un modèle de playlist ? Je vous renvoie en tout cas à cet article de Walrus pour une analyse plus détaillée en ce qui concerne le streaming.

Plus grave encore, le grand absent de ce concept est l’éditorial. Sur le site de slicebooks, absolument rien n’y fait référence. Or, un lecteur qui compile du contenu sait qu’il ne fait que compiler, avec tous les défauts que cela implique ; un éditeur qui compile reste un éditeur, avec tout le travail que cela implique. Une compilation sans travail éditorial, c’est un mauvais produit, une publication qui peut potentiellement manquer de cohérence, un ouvrage à la qualité éditoriale inégale.

Même si le concept essaye de réimaginer la distribution du « contenu-livre », nous ne pouvons non plus nous empêcher de nous demander pourquoi le design n’est pas repensé pour le numérique. C’était une nouvelle fois l’occasion, elle n’a pas été saisie. Quand vous écoutez une playlist audio, l’appareil et le logiciel que vous utilisez vous permet de « naviguer » dans ce contenu de différentes façons. Quitte à baser son concept là-dessus, pourquoi, dans ce cas, ne pas proposer différentes façons d’explorer ce contenu textuel compilé ? 1

Par extension, on n’encourage pas les éditeurs à créer du contenu adapté au numérique, ce qui n’est pas sain. Produire du contenu numérique « par nature » est un enjeu. Si on n’en prend pas conscience dès aujourd’hui, il faudra déployer toute son énergie à combler le retard demain, quand le marché sera développé et stabilisé. Avec Kindle Singles, c’est bel et bien du contenu original, souvent « né numérique », qui est publié. Le contenu n’existe pour le public que parce que le numérique en a permis la distribution. Il faut bien l’intégrer, c’est quelque chose de très important.

Symptomatique !

Beaucoup d’outils et de services laissent croire aux éditeurs que la transition numérique sera facile. Ce n’est pas vrai, une transition est toujours complexe, d’autant plus complexe quand on doit apprendre, développer et comprendre un nouveau marché. 2 Certes, ce concept n’exclut pas d’essayer d’autres choses, mais quand une grande partie des intervenants techniques fait miroiter l’impossible, il faut tirer la sonnette d’alarme… Surtout que dans nombre de cas, on n’aide les éditeurs qu’à aller dans la mauvaise direction sans leur dire (code exporté par le logiciel scandaleusement mauvais, translation médiocre du contenu papier pour l’écran numérique, etc.) et que ce sont les éditeurs seuls qui finiront par le payer à moyen terme (fichiers illisibles ou bogués à refaire totalement, impossibilité de s’adapter rapidement aux nouvelles « normes » de la publication numérique).

Oui, le numérique modifie les règles du jeu, il est illusoire de penser qu’il pourra s’intégrer à l’écosystème en place sans adapter celui-ci. Si nous ne le faisons pas, cela posera d’énormes problèmes à moyen terme. Offrir un semblant de trop grand confort aux éditeurs n’aide absolument personne. L’inconfort et l’inquiétude permettent de se remettre en question et de faire les choses correctement. Leur demander d’embarquer sur un mirage ne fera que les mener droit dans le mur — et croyez-nous, les billets d’embarquement ont été distribués à qui le voulait lors du dernier salon du livre…

Les véritables gagnants seront ceux qui penseront pour le numérique et mèneront une réflexion par rapport à cette difficile transition. 3 Nous sommes bien conscients que la numérisation d’un fonds requiert un temps et des ressources énormes mais il faut prendre en considération qu’on ne pourra éternellement s’appuyer sur du contenu existant. Ils nous faut donc épouser le numérique, ses usages, ses possibilités et ses usages le plus tôt possible et ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Preuve que les choses changent : des sites spécialisés dans les formats courts, comme ThinReads, s’ouvrent actuellement.

* * *

  1. À ce sujet, nous proposerons bientôt une publi-expérimentation enrichie d’un système de navigation interne pour voir ce qui peut en ressortir.
  2. Est-ce que la transition est facile pour les quotidiens ? Ne trouvez-vous pas bizarre qu’on essaye de vous faire croire qu’elle sera facile pour les éditeurs de livres ?
  3. Des magazines « purement numériques » à peine lancés sur le marché nord-américain deviennent aujourd’hui rentables au bout d’une semaine seulement ! Dans le même temps, les éditeurs de magazines « traditionnels » ne savent pas dans quelle direction aller pour contenter deux lectorats aux demandes opposées. Il est assez intéressant de constater que ceux-ci utilisent quasiment tous le même logiciel pour créer leurs versions numériques.

2 Comments

  1. 11 avril 2013

    J’ai un peu de mal avec l’idée même de trancher dans le livre, non selon les « pointillés » de l’auteur ou de l’éditeur mais selon les choix du lecteur. Qu’on ne se méprenne pas, j’aime beaucoup les lecteurs: mais si les lecteurs sont libres de n’acheter que les pages qui leur plaisent, ils se privent tout seuls de la possibilité de découvrir des choses, d’être surpris, de s’enrichir… J’ai le même problème avec le « Si vous avez aimé XX, alors vous aimerez ZZ… ». Il ne s’agirait pas de créer de nouveaux mécanismes de paresse intellectuelle.

    • jiminy
      11 avril 2013

      En fait, pour tourner autour de la comparaison musique — livre qui a une nouvelle fois inspiré le service (l’idée de playlist créée par le lecteur), ça me rappelle l’époque où les albums conceptualisés, réfléchis et pensés comme un tout étaient très populaires et répandus. J’appellerai ça l’album « total » C’est un peu ce qu’est un livre, au fond. Peut-être pas tous les livres mais la grande majorité.
      Et puis là, la modernité veut que les albums soient quasiment tous une compilation de morceaux sans fil réellement conducteur, donc facilement intégrables dans une playlist musicale. L’album « total » est aujourd’hui l’exception, même si certains écoutent toujours leurs vieux albums « totaux » comme un tout et verraient un sacrilège dans le fait de les découper pour l’écoute.
      Suis pas certain que le livre, même de non-fiction, puisse particulièrement bien se prêter à la manœuvre. Mais je crois deviner que le truc cherche à suivre le mouvement directeur qui s’est mis en marche ces derniers mois, c’est-à-dire créer du contenu avec ce qui existe en ligne (blogs, sites d’auteurs, etc.). Et je crois aussi deviner que ça deviendra une bonne grosse partie de l’activité de ce genre de service à terme, parce que les possibilités sont assez restreintes pour le livre.